Dans ce recueil de vingt pièces lyriques insérées dans un commentaire en prose, DANTE, reconstruisant sur le mode symbolique l’histoire de son amour pour Béatrice (la « Très-Gentille »), exprime le mystère agissant d’une âme de bien, source d’exaltation et de dépassement.

« Si noble et si chaste… »

Cette Très-Gentille dont il a été parlé jusqu’ici en telle grâce auprès des gens, que lorsqu’elle passait dans la rue on courait pour la voir, ce qui me procurait une merveilleuse joie. Et quand elle se trouvait près de quelqu’un, une telle humilité gagnait le cœur de celui-ci qu’il n’osait ni lever les yeux ni répondre à son salut. Et de cela, plusieurs, pour l’avoir éprouvé, pourraient me rendre témoignage devant ceux qui ne le croiraient pas. Elle, cependant, couronnée et revêtue de modestie s’en allait sans montrer nulle vanité de ce qu’elle voyait et entendait. Beaucoup disaient, après qu’elle était passée : « Celle-ci n’est pas une femme mais plutôt un des plus beaux anges du ciel. » Et d’autres : « Celle-ci est une merveille; que loué soit le Seigneur qui sait œuvrer si merveilleusement! » Moi, je dis qu’elle se montrait si noble et de tant de plaisantes grâces remplies que ceux qui la regardaient ressentaient en eux-mêmes une douceur si pure et si suave qu’ils étaient incapables de l’exprimer; nul ne pouvait la regarder sans être aussitôt contraint de soupirer. Ces choses et de plus admirables encore procédaient d’elle par l’effet de sa vertu. Aussi, pensant à cela et voulant reprendre le style de sa louange, je me proposai de dire des paroles en lesquelles je donnerais à entendre ses merveilleuses et excellentes opérations afin que non seulement ceux qui pouvaient la voir de leurs yeux mais aussi les autres pussent connaître d’elle ce que les paroles en peuvent faire entendre. Alors je fis ce sonnet qui commence : Si noble…

Si noble et si chaste apparaît
ma dame lorsqu’elle salue
que toute langue en tremblant devient muette
et que les yeux n’osent la regarder.
Elle va, s’entendant louer,
bénignement d’humilité vêtue,
et on dirait chose venue
du ciel sur terre pour miracle montrer.
Tant de plaisantes grâces elle offre à qui l’admire
qu’elle infuse au cœur, par les yeux, une douceur
que nul ne peut connaître s’il ne l’a goûtée.
De son visage semble s’envoler
un esprit suave plein d’amour
qui va disant au cœur : soupire.

Dante, Vita Nova (vers 1283-1293).